Diplômé d’électronique, Paolo Fresu est un électricien de la trompette. Un son feutré, toujours ambigü, entre Miles et Chet.
Que ce soit aux côtés de Dave Liebman, d’Aldo Romano, de John Zorn ou de Nguyen Lê, le Sarde n’en finit pas de jouer avec l’ombre et la lumière. N.T

Crédit Photo: Pino Ninfa

www.paolofresu.it


Paolo Fresu a commencé la trompette en culotte courte dans la fanfare de son village, dans la Sardaigne des années 1960. La trompette, c’est chouette, ça fait du bruit, ça épate tout le monde. Sauf que le petit Paolo ne se sent pas l’âme d’un conquérant : rien à voir avec ses compagnons joyeux lurons qui prétendent faire écrouler les murs de Jéricho alors qu’ils savent à peine souffler. Ce qui l’intéresse, lui, c’est ce son bizarre, tout doux, quand on prend la peine de ne rien faire d’autre que de poser les lèvres sur l’embouchure cuivrée. Quelque chose d’électrique mais de très ténu. Pas étonnant que jusqu’à 20 ans, le gamin s’intéresse plus à l’électronique qu’à la musique… Et puis, un jour, un peu par hasard, notre apprenti ingénieur entend à la radio les mêmes étincelles bleutées que dégage son chalumeau quand il fabrique ses petits circuits. Miles et Coltrane… Le coup de foudre. Mais Paolo hésite. Entre deux électricités, son cœur balance. Il partage alors son temps entre le Conservatoire local et l’atelier. Situation compliquée. D’autant que le jazz demande un investissement personnel qui ne souffre aucune autre activité. Paolo est donc bien vite obligé de trancher. Ce sera la trompette.
Le moins que l’on puisse dire, c’est que ce n’était pas un choix facile. D’abord, parce que la Sardaigne n’est pas Kansas City ou New York : les jazzmen ne courent pas les rues. Pour en trouver quelques-uns, rarissimes, il faut aller sur le continent... Ensuite, parce que la trompette n’est pas non plus l’instrument le plus courant. Lorsqu’il effectue son premier stage à Sienne en 1980, Paolo ne trouve pas de professeur de trompette, mais doit s’exercer avec un professeur de saxophone ! Il ne se décourage pas pour autant et se laisse guider par le mince fluide énergétique qui court sur ces lèvres et glisse sur son instrument. Aussi, quand il rencontre à ce même stage, Enrico Rava, deux ans plus tard, Paolo n’est pas plus impressionné que ça. Leur amitié se noue sur le mode de l’évidence. Elle marquera pourtant sa carrière de façon décisive.
Avec Rava et ses musiciens, Paolo Fresu peut commencer à écumer les clubs, à transmettre son souffle cuivré qui lui brûle la gorge. Sa vie bascule alors dans la nuit et sa lumière électrique, entre concerts pour insomniaques et jam-sessions indéfinies. Il enregistre en 1985 un premier album sous son nom, Ostinato. Une sonorité très cool, toute en sourdine et en contrastes ; des ballades jouant sur l’équilibre entre l’ombre et la lumière. Paolo se produit par ailleurs régulièrement avec son quintet qui rassemble Tino Tracanna (sax), Roberto Cipelli (p), Attilo Zanchi (b) et Ettore Fioravanti (dms). Mais l’Italie des années 1980 est une terre plutôt ingrate pour les musiciens. Les subventions y sont maigres et rares, bien plus rares qu’en France. Notre jeune jazzman décide donc de se rendre à Paris, en 1986. Là, il rencontre Aldo Romano qui avait déjà tracé la voie. Mais aussi Stefano Di Battista et Michel Benita. Tantôt sideman de luxe et tantôt leader, Paolo enchaîne alors les concerts et les disques, sans ne rien perdre de sa personnalité. Inner Voices , enregistré à cette époque aux côtés de Dave Liebman, en est la preuve. Tout en prenant de l’étoffe, le jeu du trompettiste conserve une étonnante suavité. Avec lui, Paolo connaît la consécration internationale. Ses partenaires s’appellent désormais Dave Holland, Kenny Wheeler, Gerry Mulligan, John Zorn, Michel Portal, Daniel Humair, Joachin Kühn ; ses groupes réunissent des musiciens de toutes nationalités... Ainsi du quartet Palatino créé en 1995 qui rassemble Aldo Romano, italien, Glenn Ferris, américain et Michel Benita, français. Fidèle à ses origines, le Sarde ne continue pas moins de jouer régulièrement avec son quintet italien à géométrie variable. L’album le plus réussi ? Night on the City, sorti en 1996. Le jeu du trompettiste s’y révèle d’une simplicité déconcertante tout en recelant de trésors harmoniques. Ce CD reçoit d’ailleurs le Django d’Or et le prix de l’Académie du jazz. Toutefois, de plus en plus, Paolo s’écarte de ses maîtres. Le lyrisme y devient plus appuyé, l’électricité se fait plus violente, comme sur son dernier album, sur lequel le guitariste Nguyen Lê n’hésite pas à jouer saturé. Du coup, les hommages qu’il rend parfois à ses sources d’inspiration acquièrent une plus grande authenticité. Ainsi de celui qu’il a rendu à Chet Baker aux côtés d’Enrico Rava dans son Shades of Chet. En redécouvrant de façon neuve une sonorité familière dont il s’était départie, il retrouve une fraîcheur et une profondeur jamais égalées.
Aucun doute : aussi loin que décidera d’aller Paolo Fresu, Miles et Chet resteront toujours l’ombre légèrement bleutée de lui-même.
Nicolas Tainturier.

Voir :
Palatino ; Enrico Rava.


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