Avec Marie-Louise, revoici le Maître, Wendo Kolosoy ! Une voix d'anthologie, la voix par excellence de la rumba congolaise, bonifiée et anoblie par la splendeur d'un passé vieux de 60 ans! Wendo Sor, l'homme par qui est venue la rumba africaine, celle de souche inspirée des airs "Kongo", plus actuels que jamais, réapparaît par le biais du MASA 99.
Wendo Kolosoy accompagné par une équipe jeune, avec au chœur le seul rescapé de son temps, Albert Emina (66 ans), nous fait découvrir ces moments de fulgurance épicés par les rythmes langoureux des guitares, qui épousent les slaps ronflants de la basse. Là est la vraie rumba de Léo ! Et la grande surprise dans cet album, c'est la rencontre inattendue sur un titre avec la "diva" camerounaise, Anne-Marie N'Zié, la voix d'or de Yaoundé.


Crédit Photo: Thomas Dorn


Lorsqu'il s'agit d'évoquer ceux qui, par leur génie singulier, ont marqué de leurs empreintes une époque, si courte soit-elle, il se pose toujours la question de savoir qui, dans ce domaine où la subjectivité a parfois valeur de loi, doit passer avant l'autre ? Qui prendre et qui sacrifier ? Ils sont nombreux et tous des artistes de talent. Nombre d'entre eux n'ont malheureusement droit qu'à un injuste oubli, trinquant à peine un hommage passager dans le Panthéon des arts du beau son. Certains ont cependant incarné les symboles de l'émancipation de la cité de Léopoldville. De tous les meilleurs acteurs de la scène musicale d’hier, certains noms sont inoubliables. Tant leur charisme défie encore nos mémoires. A cet égard, d'aucuns accorderaient le leadership de la chanson des années 50 à Wendo Kolosoy. De son vrai nom Antoine Kalosoy (déformé par l'usage populaire en Kolosoy), il est né en 1925 à Mushie du couple Lutuli Jules (Père, de la tribu Ekonda) et Bolumbo Albertine (mère, d'origine Kundo). A l’évidence, le Bandundu, région de sa mère, semble être la référence sociale qui incarne mieux son âme. Car, ayant perdu très tôt son père, c'est auprès de sa mère qu'il passera une bonne partie de son enfance. Ainsi, celle-ci n'hésite-t-elle pas, peu avant sa mort, à léguer à son fils tout ce qu'elle avait de si précieux, le mukwasa. Instrument de prédilection qu'elle utilisait pour s'accompagner au chant. Instrument sédatif, consolateur, dispensateur de bonheur ! Un héritage d'apparence banale, mais qui pouvait imaginer ses apports futurs dans la vie de Kolosoy ? -« Prends ça mon fils, tu en auras besoin » lui dit-elle. – « Qu'est-ce que ce truc-là, maman ? » demanda le petit Antoine, surpris. – « Cet instrument t'aidera à créer le bonheur des gens, prends-en soin. Je te le lègue », rétorqua mama Albertine. Sans plus.
Dans son attitude envahie par un sens profond de responsabilité maternelle qu'elle entendait assumer jusqu'au bout, mama Albertine dut se garder de dévoiler le sens de ce geste inattendu, énigmatique.
Le petit Wendo ne se sent pas pour autant malheureux, encore moins esseulé dans une enfance bornée par une sollicitude maternelle envahissante. II est davantage plus proche de la mère de ses rêves, "Albertina". Immortalisée sur un "78 tours", Albertina, titre d'un des best-sellers de ses débuts chez Ngoma, marqua d'une empreinte particulière le marché du Phono. C'est l’histoire d'un couple dévoré par la flamme de "Vesta" (déesse de l'amour) qui s'enferme dans un univers de rêve; folIe passion amoureuse parlant autant que sa voix.
Sur Albertina, il développe aussi un "doxe" féminin plus ancré dans les canons esthétiques de type africain, conférant parfois à la femme un pouvoir de séduction qui soumet l'homme à une adulation à la limite de la déification. La splendeur d’Albertina, personnage féerique, accompagne le rêve de Wendo jusque dans le tréfonds de son lIe de beauté .(...) Mais l’ironie du sort fait, qu'à travers une autre "Albertina", l'artiste se révèle aussi comme un censeur populaire doublé du rôle de pédagogue social. II dresse un portrait plus sévère de la femme, fustigeant les dérapages d'une certaine "Albertina", saoularde et bagarreuse de renom, à Leo qui n'hésite pas à affronter ses rivales dans une pugnacité spectaculaire, au bar comme dans la rue. La chanson de Wendo s'inscrit dans le contexte de la chronique sociale incitant au respect de la dignité humaine.
Son regard sur la société est un miroir qui reflète ces vérités qui prennent encore plus de poids à 1a lumière des respects ancestraux: l'ancien, la femme, l'enfant et la famille. A travers un titre comme Youyou aleli Vela, Wendo recommande aux parents et aux maris l'intimité du cadre familial - et non 1a place publique - comme meilleur espace social d'éducation. En somme, la vie de ce chanteur de charme s'articule essentiellement autour du fleuve Zaïre. Elle vogue sur les écailles liquides de cette "longue rivière" aux origines mystérieuses. C'est une vie qui se traîne. Wendo y a traîné en effet ses chansons, sa guitare, ses espoirs, ses (…) C'est sur le pont du bateau "Luxembourg" que, le soir venu, Wendo grattait sur les cordes de sa guitare acoustique, le regard perdu dans un décor fluvial fascinant. Son univers se confond avec celui des riverains. Yeux demi-clos, il s’égare vers ses années d'enfance, scrutant les coins et recoins de sa mémoire, s'accroche à des silhouettes de femmes, belles, sveltes comme Marie Louise ou Bernadette. Sur le manche de sa guitare, il flotte sur trois ou quatre accords. Sa voix romantique d'une ampleur euphorisante est celle d'un amoureux du beau, fier et ivre de lui-même ... et des autres, qui ne se prive pas d’une petite autoglorification quand ça lui prend la tête (Biso ba Wendo ; Moi Wendo) Soutenu plus tard par son orchestre Victoria Kin qu'il crée en 1948 sur le modèle de son aîné Paul Kamba de Victoria Brazza (fondé en 1942) Wendo s'enferme dans des consonances de la capitale et de son village (Ngai mwana Lac... Je suis originaire de la région du Lac).
Ses nombreux voyages sur le fleuve ont tout l'air des odyssées.(…) La fin de ses rêves intervient quand le bateau accoste au quai de Leopoldville. C'est la fin d'un parcours qui permet souvent à l'artiste-batelier, à ses heures d'évasion, de labourer le sillon "des amours tristes' heureux et parfois condamnés". Tous ces clichés fabriqués par sa mémoire déboucheront à coup sûr sur quelques enregistrements chez Ngoma. Avec ses amis du trio Bow (D'Oliveira et Bukasa Léon), il va éterniser les personnages de ses chansons sur des dizaines de "78 tours" que le phonographe, encore dans son enfance, se chargera de populariser dans tout Léo. Grâce à cette "ardoise magique", la voix du maître de la chanson (alanga nzembo) sera présente partout, aspergeant le bonheur dans chaque cabaret, dans chaque poste récepteur radio – en ville comme au village. (…) Le roi de la chanson des années 5O prit aussi le temps de vivre au-delà de l’alchimie de la création apportant du soleil dans les cœurs de ses auditeurs. II devient vite un sujet de légende. Ses chansons incarnent la culture et l’imagination de son temps. Au-delà de ses proclamations libertaires, il incrustera dans sa vision une pérennité traditionaliste, imperméable aux incitations des "riffs" latino-américains trop présents dans la musique de l’époque. L'auteur de la très célèbre Marie Louise, œuvre dédiée à la petite sœur de son ami Henri Bowane, est sans conteste le chanteur le plus adulé de son époque, à laquelle il a donné son nom Tango ya ba Wendo (l’ère Wendo). II s'imposera comme figure marquante non seulement par la force de son attachement aux valeurs traditionnelles, au point de devenir pour la génération suivante, le symbole de la musique des vieux "du temps de Wendo", comme le dira Rochereau, -se réclamant lui-même héritier spirituel - Mokitani ya Wendo - du chanteur le plus séduisant de Leo. Mais, il se distingue aussi par la pureté de sa guitare. Le succès d'une chanson comme Marie-Louise, sortie en 1952, lui a conféré une dimension singulière. La légende dit de cette chanson qu'elle était capable de ressusciter les morts. Ce qui valut à l'auteur de cette œuvre « satanique » quelque friction avec l’église. Non seulement la chanson est "excommuniée», mais son auteur, traqué partout, se voit obligé de fuir la capitale pour se réfugier à Kisangani. Pourquoi cette musique qui parle si bien au cœur et à l’esprit ne peut-elle pas être aussi d'essence divine? Lui, comme ceux de sa génération, ont malgré tout partagé, à des degrés divers, la superbe d'une carrière musicale, en gestation certes, mais qui n'a pas fini de dévoiler la virtuosité et le génie créateur d'une jeunesse très imbue de sa propre dynamique et qui a su conjuguer ses efforts au pluriel. Tino Baroza, Soudaïn, Manoka, Ténor Mariola, Dasaïlo, Verre C'assé, Yayo, Ngolombou, Pewo, Tinapa, Honoré Liengo, Gobi, … - pour ne citer que ces quelques compagnons de studio - ont eux aussi fait partie effectivement de cette mouvance de la rumba originelle, dans l’aura de Wendo. Ensemble, ils constituent des créateurs mythiques. Une part de l’histoire congolaise.
(…) Antoine Kolosay devient pour le grand public Windsor (en hommage, dit-on, au Duc de Windsor)- par déformation : « Wendo Sor ». Au pinacle de son succès, l’artiste a continué de se trémousser- à la manière des ressorts de la voiture « Douglas » du gouverneur Petillon- chaque fois qu’il lui était donné de battre la mesure devant ses collègues, tous les soirs au Congo Bar.
Quel personnage prodigieux !


(Ce texte est extrait du livre Terre de la chanson , La musique congolaise hier et aujourd’hui, de Manda Tchebwa, éditions Duculot 1996.)


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