A l’écouter parler, on l’entend déjà jouer. Claude Barthélemy va vite, très vite. Tout de suite proclamé guitariste le plus rapide de la planète, à son entrée sur la scène de l’avant-jazz, le bonhomme est également capable d’une étonnante subtilité sur rythmes lents. Difficile de retracer le portrait de ce caméléon, qui cite aussi bien Django que Steely Dan, Keith Richards que John Coltrane, Cesaria Evora que Pierre Boulez, Couperin qu’Anton Webern...

Crédit Photo : Mephisto © Mephisto.


Claude Barthélemy a pris la guitare en juin 70. Huit années plus tard, maîtrise en poche, il hésite entre maths et musique. Cette inadéquation vers l’inconnu, c’est Michel Portal qui va la délier en l’engageant sur le champ (octobre 78). Depuis, il a chorusé sur tous les continents.
Son trajet l’a mené d’Œdipe ; groupe d’agités rock-jazz ‘70 (boîtes d’œufs sur les murs du garage de la maison familiale) jusqu’au sérail de la musique savante au plus haut niveau (créations avec l’Ensemble Moderne de Francfort, l’Orchestre National des Pays de la Loire, Ars Nova, bientôt l’Orchestre de Lille), en passant par les Unit de Portal jusqu’en 87, donc le " gratin " du jazz européen, l’Orchestre National de Jazz qu’il dirigea de 89 à 91 (deux disques : Claire et Jack-Line sur Label Bleu), une belle aventure avec la divine diva du Mali, Nahawa Dumbia, des créations pour et avec le théâtre (Shakespeare avec Gilles Bouillon, collaboration avec Yann Colette…), les arts plastiques (Peter Sinclair, Kiki Picasso), pas assez la danse (Carlson, Josette Baïz)…
A chaque étape, des disques et des labels de qualité (Cobalt, OWL, Deux Z, Evidence, Zéro de Conduite) qui le racontent par fragments, puzzle constitutif d’une vie décalée d’éclaté picaresque :
Jaune & Encore (79) avec, entre tant d’autres, Henri Texier et Didier Malherbe, Forest One (81) avec une pochette de Kiki Picasso, moderne aux guitares démultipliées par la magie du studio, Real Politik, autoproduction vinyle sortie en pleine montée en puissance du CD, donc gouffre financier, mais carte d’accès à bord du cockpit de l’ONJ.
Puis Rock airs de La Lune pour tous les enfants, c’est-à-dire aussi celui qui est toujours en nous, " Solide " avec son trio de 20 ans : Jean-Luc Ponthieux (basse) et Manuel Denizet (batterie), Monsieur Claude, corrida musicale avec l’immense Daunik Lazro (sax), Claude Tchamitchian (basse), Christophe Marguet (batterie). " Je ne sais pas si j’aime la musique, mais je suis sûr d’avoir quelque chose à y faire. On dit mélomane comme toxicomane, on ne dit pas mélophile comme … francophile ". Autodidacte, Claude Barthélemy dit avoir une oreille, une mémoire et surtout un désir : 31 ans de guitare et 31 ans moins une semaine avec un groupe. " J’ai toujours joué pour et avec des orchestres ". Une enfance en banlieue, et les années 70 passées à dépasser les bornes, dans tous les sens et styles, tendance jazz-rock barré, folk punk technique, funk atonal très prémédité, et surtout l’énergie, la praline … genre Avant-Garde. " Non, c’est un terme militaire qui désigne les commandos-suicide, merci pour moi. Je suis juste un musicien d’aujourd’hui. Je fais ma synthèse en gardant toujours en tête qu’il est immoral d’ennuyer ".
Son nouvel album Sereine (Label bleu), il l’a voulu gai, lumineux, une comédie accessible à quiconque veut bien l’écouter, l’Italie vue de Paris.
Avec Jacques et Nicolas Mahieux (batterie, contrebasse, père et fils), Didier Ithursarry à l’accordéon et Frank Tortiller au vibraphone, et lui-même sur toutes sortes de beautés à cordes, et à la boite à rythmes. En invités, Elise Caron (voix), Médéric Collignon (cornet de poche et voix), Philippe Lemoine (sax), Jean-Louis Pommier (trombone) et Bojan Z (clavier). Au programme, 11 titres, et tout juste 50 minutes, le temps précis de dresser un portrait chinois de ce musicien au tournant de l’an 2001. Dans l’ordre, Munir pour le oudiste Munir Bachir qu’il eut l’heur de rencontrer en 86, mais aussi pour le chant incantatoire de Nusrat Fateh Ali Khan, Viera da Silva, hommage à la grande peintre portugaise, mais aussi à BB King !, Sereine, méditation sur l’énergie, Barthématiques, discours de la méthode en hommage à Ornette Coleman et Thelonious Monk, un classique de son répertoire, René Thom / René Thomas, bebop chaotique dédié au guitariste belge et à l’inventeur de la théorie des catastrophes, Cançao para Ti, texte de Pierre Leglise Costa, musique Claude Barthélemy, chantée par Elise Caron, Le Travail des Eléphants, big band standard et dodécaphonique écrit en Thaïlande après avoir vu ces gros animaux faire le poirier, Bornéo valse-musette, demande en mariage, puis une reprise de Syracuse d’Henri Salvador et Bernard Dimey, l’archétype de la chanson (voix Elise Caron), Elles font les ils, folie technique révérencieuse pour Django, et pour finir Oud-Bar, parce que " dans 20 ans, je serai peut-être oudiste de bar, puisque je ne puis être pianiste de bar… ".
Une touche finale pleine d’humour, même si le guitariste virtuose éprouve un véritable attrait depuis longtemps pour le luth arabe, " un instrument viril et apaisant ", sur lequel il improvise tous les jours, pour sa femme, pour ses amis, pour lui. Un instrument magique aussi qui apporte la paix et le silence. " Une note et tout le monde se tait ". Même lui, Claude Barthélemy.


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