Eric Legnini est devenu en dix ans un des plus talentueux pianistes de la scène jazz internationale.
Après des études à New York avec Richie Beirach, il met son talent à profit aux côtés des plus grands interprètes tels que Serge Reggiani, Henri Salvador ou encore Claude Nougaro. Parallèlement, il devient le fidèle compagnon de Stefano di Battista, Flavio Boltro ou encore Stéphane Belmondo.
Pour ce premier opus chez label Bleu Eric Legnini s'est attaqué brillament au repertoire de Phineas Newborn. L'energie, la sensibilité et l'intelligence harmonique du pianiste belge
s'imposent. Sa sonorité précise,la perfection de ses phrases, souvent vertigineuses, tout chez lui exprime une personnalité un peu lunaire.
Accompagné d'une rythmique en béton, le batteur tout terrain Frank Agulhon et le maître
contrebassiste Rosario Bonnacorso, Eric Legnini trouve enfin sa place de leader.

crédit : Mephisto


La jolie « Miss Soul » a trouvé son grand frère : « Big Boogaloo » ! L’air de parenté est évident, les origines sont communes et leur auteur, Eric Legnini, n’a pas trahi sa famille. Fidèle à ce jazz qu’il aime généreux et gourmand, le plus français des pianistes belges qu’on prend souvent pour un Italien revient avec un album aussi séduisant que le premier, nourri aux mêmes sources, creusant le sillon – en anglais : le groove ! – d’une musique qui ne craint pas de se faire plaisir sans pour autant manquer ni de dextérité, ni d’émotion.

Après des années à servir les autres, notamment Stefano Di Battista avec lequel il s’est fait connaître, Eric Legnini cultive enfin son propre jardin. Il y fait pousser les musiques qui parlent à son oreille et correspondent à son tempérament. Fidèle aussi aux instrumentistes qui l’ont accompagné dans l’élaboration de « Miss Soul », il accueille, pour ce second album, deux solistes aux fortes personnalités qui, côte à côte sur l’explosif Big Boogaloo ou séparément sur d’autres titres, contribuent à élargir le spectre de son répertoire. Figure de Label Bleu, le saxophoniste Julien Lourau trouve à merveille à se glisser dans un registre sur lequel on n’est pas habitué à l’entendre. Amené à le côtoyer de près lorsqu’il a remplacé son confrère Bojan Z en quelques occasions dans son « Fire & Forget », Legnini, en effet, habitué à penser les castings d’albums en tant que « réalisateur artistique », a eu dans l’idée de déplacer le saxophoniste, ténor en main, dans un contexte où il fait des étincelles. Bien lui en a pris : grâce à lui, on découvre à Julien Lourau des parentés inattendues aussi bien avec Junior Cook, ténor fétiche de Horace Silver, qu’avec Dewey Redman, inclassable sax du Texas à la sonorité rugueuse qui fit un bout de route auprès de Keith Jarrett et Don Cherry. L’autre soliste à apporter une chaleur toute cuivrée à ce « Big Boogaloo », Stéphane Belmondo, est un compagnon de longue date du pianiste. Partenaire sur scène depuis plus de dix ans, il est ce Soul Brother qui parle le même langage, un frère d’âme qui partage plus que de la musique. Trompettiste idéal pour retrouver l’esprit des séances hard bop, il a signé, en outre, en 2005, avec l’album « Wonderland » (B Flat Recordings), un hommage à l’art de compositeur de Stevie Wonder qui n’aurait pas été le même sans l’apport décisif d’Eric Legnini, tant comme soliste qu’en fin connaisseur de la Soul Music. Leur version langoureuse de Where Is the Love inspirée du duo entre Donny Hathaway et Roberta Flack est tirée de la même veine.

Alors que tant de pianistes lassent à force de narcissisme et de préciosité, la musique d’Eric Legnini est directe, vive, sensuelle et rayonnante. Irrésistiblement entraînante aussi, grâce à la batterie de Franck Agulhon qui trouve toujours le bon groove, et à deux contrebassistes aux qualités différentes qui alternent dans son trio : un Rosario Bonaccorso, inébranlable à la Ray Brown auprès d’Oscar Peterson, véritable pilier de la section rythmique dont l’assurance permet aux solistes d’avancer les yeux fermés ; un Mathias Allamane, plus jeune, grandi sous l’influence de Larry Grenadier, contrebassiste de Brad Mehldau, qui apporte pour les titres joués par le trio seul une musicalité différente, plus lyrique. Portées par le swing, habitées par l’exigence de la concision, emmenées avec un toucher qui fait naturellement sonner le piano, les compositions d’Eric Legnini, qui constituent l’essentiel de son disque, restent fidèles aux valeurs fondamentales du jazz et illustrent son amour pour la musique afro-américaine dans l’étendue de sa diversité.

Car on l’oublie trop souvent mais les termes de soul, de funk, ou encore de R’n’B, avant de distinguer des genres musicaux à part entière, ont d’abord servi à désigner des courants du jazz, sur son versant noir, et notamment ceux qui gardaient les pieds bien plantés dans le sol fertile du blues, le corps chevillé à la danse, et l’âme sous l’influence du Good Book. Tel le hard bop tendance funky des frères Adderley ou de Horace Silver, le rhythm’n’blues des organistes disciples de Jimmy Smith, le soul jazz entretenu chez Blue Note par des Stanley Turrentine et des Donald Byrd ou les tubes groovy de Herbie Hancock façon Watermelon Man… ce jazz qui gardait des attaches fortes avec ses origines, au son délibérément roots, parlaient à ceux qui découvraient à la même époque Marvin Gaye, Curtis Mayfield, James Brown ou encore Ray Charles et Aretha Franklin. Il reste cher à Eric Legnini dont la discothèque accueille sans distinction les classiques de la soul comme les géants du jazz moderne. Ce qui ne l’empêche pas d’avoir une oreille très avisée sur des pianistes plus récents, ni de suivre attentivement les petits-enfants des Soul Brothers des sixties qui, dans le hip-hop, perpétuent, par le biais des samplers, le son de toute une époque : le breakbeat joué à la batterie sur lequel démarre Funky Dilla, titre inaugural de son album, est un coup de chapeau au producteur de rap J Dilla (aka Jay Dee), récemment disparu qui œuvra auprès de Common et A Tribe Called Quest. En outre, « Big Boogaloo », comme le titre l’annonce, se plaît à faire revivre un rythme typique des années 1960, à la croisée du rhythm’n’blues et du mambo inventé par de jeunes musiciens portoricains soucieux de faire danser le public noir. Transposé à l’époque par des jazzmen comme Lee Morgan ou Lou Donaldson, il est remis au goût du jour par Eric Legnini avec un bonheur très sûr grâce à Franck Agulhon qui fait tourner ces rythmes avec une aisance jouissive.

Dans le très remarqué « Miss Soul », Eric Legnini rendait un hommage en filigrane au méconnu Phineas Newborn. C’est encore lui qui se trouve derrière Relection, un thème signé par Ray Bryant, l’un de ces petits maîtres du clavier qu’il affectionne, chez qui l’héritage du be-bop est imprégné d’esprit gospel et mâtiné d’expressivité bluesy. Cependant, c’est une autre figure négligée qu’Eric Legnini a tenu à saluer au fil de ce second album : le pianiste et chanteur Les McCann (né en 1935) qui, en son temps, fut le plus emblématique des prophètes du soul-jazz. Auteur d’un monument du genre, « Swiss Movement », enregistré en 1968 au festival de Montreux, en compagnie du saxophoniste Eddie Harris, pour le label Atlantic, il a conquis le monde grâce au tellurique Compared to What et à l’explosif Cold Duck Time à faire vibrer les murs. Ainsi, c’est à Les McCann qu’est repris l’irrésistible The Preacher qui clôt cet album mais aussi la chanson Goin’ Out of My Head, tube en vogue que le pianiste du Kentucky avait enregistré en 1967 en trio dans un club de Washington. C’est à lui encore qu’est dédié Honky Cookie, d’inspiration franchement gospel bâti en question-réponse, sorte de miniature swinguante comme Eric Legnini les affectionne, directe et sans détour (en moins de trois minutes, tout est dit !). Cependant, Les McCann n’est que le plus emblématique d’une cohorte de pianistes dont Eric Legnini ranime l’héritage, car il sait que ses influences sont loin de se limiter à eux, comme en témoigne son interprétation en solo de Smoke Gets in Your Eyes, grand standard qui révèle un penchant d’improvisateur qui doit aussi à Bill Evans et Keith Jarrett. Car s’il est une unité de l’art d’Eric Legnini, à l’image de son poétique Trastevere inspiré du quartier romain du même nom, c’est dans son attachement quasi-latin à la mélodie et à la chanson, qu’il faut la rechercher. Loin de s’enfermer dans l’univers de ceux qui l’ont inspiré – on appréciera à cet égard les couleurs pop de Nightfall – Eric Legnini jouit d’une force tranquille qui lui permet de redonner une actualité à tout un pan de la mémoire du jazz avec jubilation et de faire chanter avec faconde et justesse la moindre note qui éclot sous ses doigts.



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