crédit photo: Fred Poulet

Les boleros de Lawton

En 1928, l’ingénieur français Maurice Martenot invente les Ondes Martenot, un instrument de musique considéré comme l’ancêtre du synthétiseur. En 2000, les frères Sébastien et Nicolas Martel, avec la complicité de Sarah Murcia, créent le groupe Las Ondas Marteles. Quel rapport entre ces deux événements ? Absolument aucun.
Pour situer Las Ondas Marteles, il faut d’abord dessiner un triangle : La Havane, Mexico, Paris. Sébastien, qui accompagne comme guitariste et arrangeur les aventures de M, Alain Chamfort ou Camille (entre autres) se rend à Cuba en 1998. Presque au même moment, Nicolas, danseur et comédien, découvre le Mexique. Quand ils se retrouvent, les deux frères partagent leurs expériences et s’aperçoivent qu’ils sont tombés amoureux de la même musique : le bolero, chanson sentimentale répandue dans tout le monde hispanophone. Né à Cuba au XIXe siècle, il a voyagé dans les bateaux qui transportaient le rhum et le tabac, et s’est s’acclimaté à Porto Rico, en Colombie, au Mexique…
De retour à Paris, les frérots répètent quelques boleros pour les chanter en duo, voix et guitare, lors d’un anniversaire familial, dans un restaurant de Montmartre. La famille est enchantée, la patronne du restau aussi qui demande au duo improvisé de revenir… animer le repas du dimanche suivant. Et le suivant aussi. L’expérience dure quatre ou cinq mois, au fil desquels la manière s’affine, jusqu’à donner un petit spectacle où l’émotion se marie à l’humour. Quand l’amie contrebassiste Sarah Murcia (Magic Malik, Fred Poulet), d’origine espagnole donc familière du bolero, se joint au duo, il ne reste plus qu’à trouver un nom. Un pote facétieux et cultivé s’en charge : ainsi naissent Las Ondas Marteles.
Dans leur répertoire, Siboney d’Ernesto Lecuona et Volver de Carlos Gardel (un tango n’a pas beaucoup d’efforts à faire pour se transformer en bolero) côtoient les compositions de Miguel Angel Ruiz. Une sommité de la chanson cubaine ? Non, un drôle de personnage rencontré par Sébastien Martel lors de son premier voyage à Cuba. Sculpteur et poète, bohème et érudit, il confie au jeune Français deux ou trois choses sur la musique et sur la vie, le long de soirées chaleureuses autour d’une bouteille de rhum, dans son quartier de Lawton. Et finit par lui offrir quelques chansons, toutes inédites, dont il est l’auteur.
A Paris, Las Ondas Marteles les arrange et les répète en attendant de les lui faire écouter. Jusqu’au jour où une nouvelle arrive de La Havane : Miguel Angel est mort, emporté par la maladie, à 60 ans. Faire connaître ces chansons devient alors une mission pour le trio, qui décide de lui consacrer un disque entier. Un disque qui gardera la spontanéité, la simplicité avec laquelle Miguel Angel leur a transmis cet héritage. Où on entendra sa voix, par bribes, son rire, ses pensées graves ou légères. L’album est réalisé en trois semaines, à la maison, de façon artisanale et avec un petit nombre d’invités : Idelis, la fille de Miguel Angel, qui chante, Ibrahim Maalouf à la trompette, Vincent Segal au violoncelle, et quelques percussions. Non, pas d’ondes Martenot, on vous répète qu’il n’y a aucun rapport.
Y despues de todo, quand tout est fini, que reste-t-il ? Une poignée de notes et des mots simples et magnifiques, restitués dans une prononciation imparfaite et touchante, les traces de l’existence d’un poète qu’on aurait aimé connaître. "Guarda eso para toda tu vida" dit la voix de Miguel Angel dans Te imagino : garde ça toute ta vie. Sans le savoir, l’homme s’adressait à nous tous.


François-Xavier Gómez, journaliste, auteur de "Les Musiques Cubaines", Librio-Flammarion, 1999.



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