"Etre révolutionnaire en musique, c'est ne jamais se répéter. La critique permanente, c¹est la loi de l'évolution. La loi de la révolution, c'est de constamment changer en construisant et non en détruisant."Carlos Maza ne croit pas si bien décrire sa carrière : depuis 1991, il a signé une petite dizaine de disques, qui témoignent chacun à sa manière de sa permanence dans le bouleversement immanent. En auto-production ou non, sur des labels indépendants ou sur des majors, en piano solo, en trio brésilien, ou encore avec la jeune garde cubaine, Carlos Maza multiplie les formules et formats, tout en conservant toujours ce qui fonde sa singularité : l'envie de changer le monde à la seule force de son poignet, par la grâce de son esthétique protéiforme, pour le moins "rhizomatique". Néanmoins, le jeune homme ne veut pas oublier d'où il vient, veut savoir où il va, sait où il en est. Pour lui, le 11 septembre reste attaché à l'année 1973, quand Pinochet fait chuter la démocratie au Chili. Il est né quelques mois plus tard : son père déjà en prison, sa mère bientôt en exil. Depuis, Carlos Maza a grandi entre la France, où il retourne régulièrement, et La Havane, où il s'est installé au tournant des années 80. C'est là qu'il a tout appris, formé aux rigueurs du Conservatoire de Guanabacoa, tout en étant à l'écoute des musiques populaires qui peuplent la grande île.

"A huit ans, je devais prendre le bus pour aller étudier. Trois heures aller et retour. Pendant le trajet, je refaisais le monde tout seul, je rêvais de musiques." Plus de vingt ans et bien des galères plus tard, le natif de Lautaro (un village de paysans indiens à 600 kilomètres de Santiago du Chili) est devenu un bon père de famille. Pour autant, Carlos Maza persiste et signe dans sa volonté de ne pas entrer dans les normes, ne veut pas se résoudre à ressasser les formes formolisées. Voilà ce qu'affirme depuis toujours la musique de ce janséniste pas très catholique, telle une utopie à l'oeuvre qui brasse large : savante et populaire, narrative et abstraite, sensuelle et intelligente, elle recèle de trésors mélodiques mais aussi témoigne d'une telle richesse rythmique... La tête surréaliste dans les étoiles mais les deux pieds bien plantés dans le champ de la réalité sociale, il construit au fil du temps un univers ouvert sur plus l'infini qui demeure solidement enraciné dans ses partis pris. Loin des bruits du monde, au coeur de la campagne cubaine où il a élu domicile, ce "dingue de musique" doublé d'un "forcené du travail" compose sans relâche sur son bon vieux piano Petrov. Une symphonie en chantier, un album dédié aux cordes, un autre à la musique chilienne "débarrassée de la vision exotico-folklorique d'"El Condor Pasa"", un "truc plus trash" baptisé "Support provisoire"... Et ainsi de suite. Jamais là où on l'attend, toujours au rendez-vous.

Certes, pas un album ne se ressemble, mais tous ressemblent bien à cette forte personnalité, touche-à-tous les instruments (il excelle comme pianiste, guitariste, flûtiste, saxophoniste...) et sans nul doute le plus brillant compositeur de la relève latino-américaine. Il se pose ainsi en héritier assumé des Brésiliens Egberto Gismonti et Hermeto Pascoal, deux auteurs avec qui il partage un même bon sens de l¹abstraction, une prosodie poétique qui vise à réunir en une écriture sophistiquée toutes les musiques d'Amérique latine, une virtuosité improvisée qui ne sombre jamais dans la banalité démonstrative. Pour autant, il connaît aussi tous les classiques de la musique cubaine : d'Ernesto Lecuona à Bola de Nieve, mais aussi tous ceux sortis du sérail du vieux son de l'Oriente. Boléro, charanga... Tout est matière première à nourrir son imaginaire. Pour preuve ultime, à l'écoute d'une formidable trova couchée sur le papier par le jeune Chilien, le redoutable et redouté expert Eliades Ochoa, l'homme sans qui Compay Segundo ne connût pas la troisième vie que l'on sait..., fut littéralement bluffé. "Ni Cubain, ni Chilien, juste latino-américain." Le slogan résonne dès la première phrase exposée. Voilà le fil conducteur de Carlos Maza, ce qui qualifie le mieux sa vision transversale du continent où il est né. C'est aussi là, plus au Nord, qu'a poussé le jazz, c'est sans doute pourquoi celui qui se définit comme "patriote du monde" a toujours entretenu un lien d'affection tout particulier avec la musique d'Ellington et de Monk... "La plus haute idée de la liberté d'expression et de création", selon lui.

Il revient toujours à cette musique, l'honorant de ses infidélités, la nourrissant de nouveaux ingrédients. C'est ainsi que pour ce nouvel album, Carlos Maza en bon vivant invite deux convives à venir goûter ses recettes et cocktails toujours (d)étonnants. Le clarinettiste Louis Sclavis et le violoncelliste Vincent Ségal, deux musiciens qui eux aussi débordent d'énergies et de projets en tout genre. Deux stylistes qui ont depuis belle lurette dépassé les histoires de spécialistes. Ces deux-là rappellent l'influence de la France chez le Chilien, terre d¹accueil pour lui et les siens, mais aussi terroir de nombre de compositeurs (Debussy, Ravel...) qu'il a dû écouter. Et ce même si quinze après ses débuts sous ces tropiques il demeure sujet à nombre de malentendus. Trop ceci, pas assez cela. Pour cet album, il y a tous les autres, son orchestre à géométrie variable, peuplé de musiciens qui sautent avec un naturel concerté d'instruments en instruments : percussions de toutes tailles, des cuivres et vents en pagaille, des cordes qui pleuvent, des voix, des claviers tant et si bien éclectiques que Carlos joue du Rhodes avec malice ! Il y a surtout deux femmes qui lui sont proches depuis des lustres : Mirza, sa femme, aux guitares et de la voix ; Ariana, sa première fan, pianiste ludique, accordéoniste tonique et chanteuse atypique.

Tous au service d¹une musique dont on ne sait toujours pas ce qui tient du geste improvisé, de l'écriture serrée. Qu'importe, finalement, pourvu que ça swingue. Et dans le genre, ce disque qui alterne les instants chavirés et les plages plus (re)posées, pas encore tout à fait calmées donne encore la pleine (dé)mesure de ce talent que l¹on a bien du mal à mesurer. Tellurique, chaotique, électrique, puis l'instant d'après mélancolique. Magnifique. Au jazz dans son assertion la plus actuelle, il revient plus explicitement avec ce disque, après avoir emprunté les chemins buissonniers des chansons d'écoliers, des chants révolutionnaires. Pour autant, comme l'indique (entre autres) l'ultime pièce, il n'oublie toujours pas de chanter, de délirer, de siffler... Il n'est décidément guère aisé de caser son désir de musiques dans un petit tiroir. Carlos Maza n'est pas si commode. Plus que du jazz en versions latines, il faudrait parler d'une certaine idée d'un incertain jazz, un art de dire envisagé non comme une formule académique, non comme un procédé de plus, plutôt comme une manière de vivre et faire vibrer son expressivité.

Jacques Denis

Crédit photo: Guy Le Querrec / Magnum


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