"J’ai toujours rêvé d’un disque intime pouvant révéler à chacun notre vie particulièrement ératique de musicien. Le film "Steps across the Border", les démos du groupe anglais X.T.C., Exile on Main Street, et Duke Ellington solitaire dans le brouhaha de ses musiciens remballant les instruments et quittant le studio m’ont donné l’élan nécessaire à la réalisation de ce disque." Vincent Segal, octobre 2002

Violoncelliste tous terrains chez Mathieu Chédid, Dick Annegarn, Nana Vasconcelos, Susheela Raman, Blackalicious ou Elvis Costello, Vincent Segal est l’un des musiciens les plus insaisissables de sa génération. Bumcello, son duo avec le batteur Cyril Atef, bouscule toutes les scènes de France depuis trois ans.
Son premier album "en nom propre" se devait d’être à la hauteur d’une réputation insistante de dynamiteur. Caché derrière le pseudonyme épicé "T-BONE GUARNERIUS", Vincent a enregistré en compagnie de huit compagnons de route un album-ovni, sorte de road-movie insensé, vécu et rêvé à la fois, enregistré en direct dans des lieux et climats choisis au gré des morceaux et de la fantaisie de Mr Guarnerius (chapelle encerclée par la mer, arcades de la place des vosges, bretelle du périphérique porte de bagnolet...).


Crédit photo: Cécile Postel


Dans le film " Wildstyle ", on voit le D.J. Grand Master Flash enchaîner des " beats " calmement chez lui. Le voir tranquille, à la maison, nous propulse à des années lumières des productions anabolisées du Rap lambda. Il y a plus de classe dans la façon dont Flash transforme sa chambre en " Block Party " que dans les vidéos où personne ne transpire.
J’ai toujours rêvé d’un disque intime pouvant révéler à chacun notre vie particulièrement ératique de musicien.
Le film " Steps across the Border ", les démos du groupe anglais X.T.C., Exile on Main Street, et Duke Ellington solitaire dans le brouhaha de ses musiciens remballant les instruments et quittant le studio m’ont donné l’élan nécessaire à la réalisation de ce disque.
Chaque duo a été enregistré en direct par Philippe Teissier du Cros dans les champs de mon quotidien.

Ma première rencontre avec Malik, c’était lors d’un festival en Autriche où je tenais la basse pour Mama Ohandja. Pendant le trajet en bus, j’ai eu le temps d’observer cet étrange troubadour allongé sur la longueur du compartiment-bagage lisant une partition de Debussy.
Malik est un homme secret. De projet en projet, je le vois grandir comme un frère mais il reste toujours aussi mystérieux.
Nous avons enregistré dans cette minuscule chapelle posée sur un îlot vers le cap Frehel.
Nous y avons accédé à marée basse et nous sommes laissés encercler par la mer une partie de la nuit. J’ai voulu faire partager ce lieu magique de mon enfance à Malik.
La percussion metallique entendue dans " Vienne " est juste une métrique que Malik rythme en chantant, frappant sur la porte branlante rouillée de ses doigts bagués.

La rencontre de Seb, c’est Julien Lourau formant Olympic Gramofon
(E. Lohrer, Seb, Shalom, Y et mon alter ego de Bumcello Cyril Atef).
Seb est un guerrier Shaolin, un ermite des temps modernes. En tournée, à l’heure du taboulé autoroute, Seb a toujours fait sa cuisine subtile. L’été, quand nous sommes à la terrasse des cafés, lui étudie dans un bois protecteur.
Seb aime l’aube, alors nous nous sommes retrouvés avec les lourds amplis (merci à Elodie, Cécile et Pierre !) à 4 heures du matin en plein juillet sur le périph., Porte de Bagnolet. Installé clandestinement sur l’asphalte, nous nous sommes immergés dans cette ambiance
ultra-urbaine de bruit blanc, de ville encore endormie, de rats errants.
La vue était extraordinaire. On jouait pour Paris et personne ne le remarquait. Ce Paris que Seb connaît si bien, déambulant avec sa trotinette dans les ruelles endormies .

Piers, c’était la fin de l’adolescence à Paris. Nous avons écouté Wilie McTell, Big Dady Kane, Caetano Veloso, Bade Gulam ali khan, Mansour Seck nuit et jour.
On jouait dans la rue tous les deux, souvent Agnès venait nous écouter. Piers a une vie sensible et intérieure comme sa peinture. Nous avons joué chez Agnès au coin du feu, tranquilles comme au jour où les amis se retrouvent, intimes.

Un soir, au Métro Château d’Eau, j’ai fixé Mama Ohandja, il avait sous les bras une pile de disques : son disque 100% bikutsi. J’ai acheté son disque,
il a pris mon numéro intrigué par ma boîte de violoncelle. Mais c’est la basse qu’il m’a enseignée, nous deux travaillant sans relâche et sans ampli dans sa chambre à Corentin Cariou.
Il m’a formé comme on forme les musiciens du Cameroun : précision extraordinaire et travail de mémoire ! La première pièce est une chanson funéraire qui se joue normalement au xylo ou avec un groupe " rock ",
je suis heureux de la jouer au violoncelle. La deuxième n’est pas une pièce mais l’étude d’une pièce sur laquelle j’ai ajouté un tambura
de violoncelle.
C’est ainsi que nous étudions et cet interlude est un hommage à mes maîtres " Pierre Pennasson, Nana Vasconcelos, Glenn Ferris et Mama Ohandja.
Grâce à eux, et à la patience de mes parents, je suis musicien.
Nous avons enregistré à Marseille dans le quartier de la Vilette où réside désormais Mama et où j’ai pu rencontrer sa dernière fille " Fanny " au cours d’un repas mémorable.

Glenn, c’est moi qui suis allé le chercher en 89 ou 90 après un concert avec Nico Bunck.
" Je joue du violoncelle, si vous avez besoin ! ". Douze ans plus tard, il est toujours là à jouer, jouer, jouer. Sur chaque disque de son trio, on joue une pièce de Duke arrangée par Glenn. Sur notre duo, je voulais
" Lotus Blossom " de Strayhorn.
On a enregistré vers 11h dans ma cour en plein Paris. C’était calme, les voisins étaient aux fenêtres et le merle chantait.

Vic Moan m’a toujours impressionné car il a vu Monk jouer au
" Five Spot ".
Quand Vic est dans une pièce, le curry est plus épicé, les femmes plus belles et on pense " tiens demain, je vais m’acheter des chaussures ! ".
On a composé " Soul Kiss " ensemble mais là c’est " Bright Mississipi "
qui est joué chez lui à Nation.
Vic est le grand frère que tout enfant rêve d’avoir !

Du haut de la place Daumesnil où il loue sa chambre de bonne, les allées hypnotiques du trafic automobile me renvoient à l’écriture de Gilles. Si j’abandonne souvent la musique composée en raison de l’énergie incroyable des formes " orales ", Gilles est la personne qui me renvoie le plus à la beauté d’un Webern.

Le problème avec l’underground c’est qu’on est toujours obligé, pour des raisons économiques, de jouer dans des lieux pourris qui n’honorent pas la musique que l’on joue.
Je rêve du " Limelight " ou d’une Cigale pour la musique de Gilles Coronado.
Pierre nous a donc propulsé dans cette imprimerie désaffectée à Amiens. Magique à la tombée du jour, on l’aurait cru sortie de " Stalker" de Tarkovski. Quand les ouvriers étaient partis en 86, tout était resté : les machines, les papiers, les outils, les photos de femmes nues vers les salles de machines, le calendrier P.T.T. avec les petits chats du côté de l’accueil. Tout ça avec la rouille et le silence coupé par la pluie sur la verrière …
Tous les après-midi, des musiciens font la manche Place des Vosges, le dimanche c’est un brouhaha perpétuel mais à 18 ans, faire la manche pour payer le ciné c’était idéal. J’ai rencontré Pascal Pallisco grâce à Dick Annegarn.
Je voulais jouer " la Rédina " la nuit sous les arcades désertes de la Place des Vosges. Des passants se sont arrêtés et nous avons joué. On était bien, mais cette dame indignée a jeté ce seau d’eau et a crié " arrêtez sinon j’appelle les flics ".
C’est aussi ça, la vie des musiciens.


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